L’art de la fugue

« Nous ne vivons pas pleinement les sensations au moment où elles se produisent,
mais lorsqu’une deuxième expérience proche les fait ressurgir à la mémoire,
processus qui rend présent, du même coup, le passage du temps. »
Jacqueline Pigeot

Il n’est pas si incohérent, une fois l’automne venu, de se pencher sur son printemps. C’est donc exactement ce que je vais faire en retournant six mois dans le passé, lorsque je suis partie pour la quatrième fois au Japon.

Un cerisier des ruines du château d’Ueda, préfecture de Nagano.

Si j’ai mis autant de temps à me mettre à rédiger quelque chose de plus ou moins vague sur ce voyage, et même plus globalement à publier à nouveau des articles ici, ce n’est pas par paresse ni même par procrastination, mais parce que je suis passée par une phase de plusieurs mois (qui m’ont paru une éternité) où je fus incapable d’aligner trois lignes desquelles je me sentais satisfaite. Pour être plus exacte.: je suis passée par une phase de plusieurs mois où je fus incapable de me sentir satisfaite de quoi que ce soit. C’est qu’à certains moments, l’esprit avance plus vite que l’existence, et que la mise à niveau devient extrêmement frustrante, parce que nous n’avons pas la même marge de manœuvre en projection et en réalité. Et dans un environnement que l’on fantasme comme je fantasme le Japon, havre de poésie pure où le quotidien n’a plus aucune prise sur quoi que ce soit, la vie intérieure s’accélère prodigieusement. Ô poétique de la fugue….!

C’est impressionnant comme s’extraire du petit confort quotidien permet de renouer pleinement avec ses exigences. Rien d’incroyable pourtant dans ce que j’ai accompli cette fois-ci, trois semaines d’errance avec entre 15 et 20 kilomètres dans les jambes chaque jour, et de l’écriture jusqu’à l’épuisement. Ceux de mes proches qui ne parviennent à identifier mon bonheur qu’au travers du prisme des conventions qu’ils se sont eux-mêmes fixées s’inquiètent de leur statut précaire dans la hiérarchie de mes priorités.: «.Tu ne peux être heureuse dans l’ascétisme le plus complet..» (et, pour l’instant, je pense encore qu’ils ont raison). La solitude que tu cherches n’est pas bonne pour toi. L’importance que la mort prend dans ta vie n’est pas bonne pour toi. Ton perfectionnisme n’est pas bon pour toi.

Mon idéal n’est pas bon pour moi. C’est, en substance, le message que j’entends dans leur bouche. Pas de chance.! C’est à peu près la seule chose que je refuserai toujours de sacrifier. Parvenir à lui donner une certaine incarnation (processus ô combien complexe, car l’idéal est parfait, quand l’incarnation est, elle, condamnée à être bancale) est mon seul but, même si ce but est protéiforme, sinon carrément envahissant. À cet égard, la fugue devient l’instant où l’on peut tenter de se soumettre à ses propres exigences sans craindre qu’elles ne soient parasitées par celles du siècle. Je n’arrive donc pas à concevoir la jouissance de la fugue comme perenne, parce que si elle le devenait, le quotidien y prendrait place, ce qui la gâcherait irrémédiablement. Je cherche des instants de grâce, une sorte de mort de la vie (deeptm) parce que c’est là que je m’y sens le plus vivante — et je comprends tout à fait que l’on n’adhère pas totalement à cette vision du monde, qui reste finalement surtout affaire de définitions.

Je pense que je commence tout juste à comprendre que l’intensité permanente est une chimère, mais je ne sais pas encore si cette prise de conscience tient de la lucidité ou de la lâcheté.

Un autre cerisier d’Ueda.

Déréliction.

Ce qui n’empêche pas de vouloir faire en sorte que les instants de grâce durent le plus longtemps possible, et de les rendre encore plus intenses qu’ils ne le sont déjà — la puissance évocatrice de la nostalgie, comme il est écrit dans la citation qui sert d’exergue, n’est pas pour rien dans cette amplification de la magie de la fugue, mais l’art de vivre pour donner toute sa puissance au souvenir est également essentiel (poétique de la fugue, et, donc, éthique du souvenir).
 
Je rédige l’essentiel de ce billet dans le train après quelques jours de résidence artistique en Normandie, et je réalise que ma manière de vivre mes séjours au Japon se répercute jusque dans ce que je ressens dans le train ici en France. De manière générale, c’est un moyen de transport que j’emploie beaucoup là-bas.; le système ferroviaire du pays est un réel plaisir pour qui a l’esprit de système (magie des axes et des plans où tout concorde à la perfection), mais aussi parce que les voies des lignes hors Shinkansen sont pensées pour se fondre dans le paysage et offrent des points de vue incroyables lors des trajets. Brumes et montagnes, lacs, rivières, villages pittoresques.; je n’y ai aucun problème pour me lever avant l’aube et passer plusieurs heures de contemplation d’une ville à l’autre pour aller randonner dans une zone un peu perdue. Et maintenant, où que je sois, dès qu’un train atteint suffisamment de vitesse pour que je me sente bercée, le souvenir me submerge et je me sens prête à déplacer des montagnes, parce que la puissance des paysages qui défilaient sous mes yeux s’est infusée jusque dans mes paysages mentaux. Il existe une nostalgie vaine, handicapante, où le passé stagne et finit par corrompre présent et futur de l’intérieur, mais je crois dans le pouvoir actif et positif d’une nostalgie vécue comme source et non comme muraille.



Château de Matsumoto, quelle transition de folie (même pas faite exprès, mais trop drôle après coup pour être changée).

Les villes japonaises me fascinent aussi, mais seule, c’est plus compliqué, parce que je suis farouche. Si pour mon dernier voyage j’avais vraiment à cœur de m’enfoncer dans des lieux plus ruraux encore que ceux que j’avais découverts voici 3 ans, je pense que la prochaine fois (car il y aura forcément une prochaine fois…) j’essaierai de rester au moins 3 ou 4 semaines dans une seule ville, vraisemblablement Kyōto, mais pourquoi pas Tōkyō parce que je n’aime pas ce qui me résiste.
Je sais bien que l’essentiel ne se découvre pas en 3 ou 4 semaines, ni même en 1 an, ni même peut-être en 10, mais en réalité je ne demande rien de plus que de retomber amoureuse.
Les grandes villes m’ont rapidement donné le tournis à cause de la foule, de leur aspect démentiel et trop exubérant, mais je sais également que je me suis arrêtée à ce qu’elles avaient à offrir au touriste, et que l’essentiel se cherche, se mérite et se cueille comme autant de petits trésors — c’est d’ailleurs un état d’esprit que j’essaie aussi d’appliquer à Paris, avec laquelle j’entre dans une relation plus que conflictuelle de saturation et de dégoût. D’où un désir de fugue quasi perpétuel duquel je n’arrive plus à me défaire, mais je reste convaincue que la fugue prend encore plus de sens lorsque l’on parvient à la maîtriser en plein centre de ce qui nous désespère, parce qu’elle se libère alors des contingences auxquelles on croit qu’elle est conditionnée – l’argent, le lointain, le temps libre.

Entre Tsumago et Nagiso, toujours dans la préfecture de Nagano.

Je m’interroge souvent sur la nostalgie parce que j’ai l’impression qu’elle peut aller plus loin que la mémoire. J’ai déjà entendu la phrase (et j’ai déjà probablement dû la prononcer aussi).: j’ai la nostalgie de telle époque, que je n’ai pourtant jamais vécue. Évidemment, cette nostalgie ne semble fondée sur rien d’autre que le fantasme. À travers cette impossible rencontre temporelle se trahissent sans doute des frustrations et des désirs que l’on n’avoue pas toujours à soi-même, ou encore des rêveries un peu vagues sur lesquelles l’on arrive pas forcément à mettre le doigt, mais là où ça devient fascinant, c’est lorsque le souvenir prend une forme tangible dans l’esprit, que l’on voit un paysage jamais vu auparavant, et que cela résonne en nous sans que l’on soit capable d’expliquer pourquoi (les neurosciences y parviendront sans doute un jour, si ce n’est déjà fait, mais je préfère le chemin du questionnement à la réponse elle-même.; c’est dans cet intervalle que niche la poésie). D’où des amours irrationnelles (des passions, véritablement) pour tout ce qui peut entretenir le mystère.

Parc aux singes de Jigokudani

À partir du moment où l’on sait n’être que de passage, le lieu où l’on se trouve n’a que peu d’importance. Dès lors, autant faire le mieux possible avec ce que l’on a, d’où ma répugnance croissante à aller voir ailleurs, même si l’appel du voyage est toujours aussi vibrant. Il est facile de cracher sur les touristes et d’oublier que l’on en est un. Il est facile de croire que, parce que l’on est expatrié, on touche du doigt une culture qui n’est pas la nôtre. Parce que pour moi aucune de ces attitudes n’est saine, je préfère me dire que je suis étrangère partout. Plutôt que, comme dans l’épitaphe de Nerval, se demander «.Pourquoi suis-je venu.?.», autant faire en sorte de partir en se disant que le séjour était agréable. Des liens impermanents, des habitudes condamnées à disparaître, des sentiments qui s’estompent.: bien sûr que notre monde est un monde flottant, et je sais que c’est par rapport à cette conception-là du monde que mon amour irrationnel du Japon est né. C’est, à mes yeux, le pays par excellence de la nostalgie, plus même que l’Allemagne romantique. Partir au Japon, c’est en quelque sorte boire à la source d’une pensée que je chéris, tout en me rappelant que la source n’est pas la mienne.– qui veut boire doit faire de son mieux pour se montrer humble.– et qu’elle est en quelque sorte un cadeau que les circonstances de notre naissance nous offrent. Qui peut partir loin a de la chance, même si cette chance se provoque.

C’est le hasard, la Fortune, qui m’a menée jusque là. Il aura fallu certaines conditions historiques (et pas toujours très heureuses) pour qu’une jeune femme puisse visiter librement un pays aussi loin du sien et qui, pourtant, la nourrit puissamment. Se recentrer dans la toile d’araignée démesurée de la marche du monde oblige aussi à l’humilité. Aie conscience de ta place. Oblige-toi chaque jour à regarder l’infini en face pour prendre conscience de ton néant. Personnellement, je trouve cette idée plutôt libératrice.: rien ne peut nous empêcher de penser librement, si nous-mêmes nous ne sommes pas grand chose. C’est le paradoxe de toute vie mortelle.: à l’échelle absolue nous ne sommes rien, mais à notre échelle, nous posons les bases de notre propre absolu. Êtres vivants, à la fois vains et d’une puissance sans autre limite que nous-mêmes. Et avoir le loisir de réfléchir à tous ces thèmes sous les cerisiers, oui, c’est tout de même quelque chose…



Mont Yoshino juste après la floraison des cerisiers, préfecture de Nara.

Mais voilà, je parle de toutes ces pensées comme de pensées libératrices, de la joie simple et nécessaire de se retrouver en possession de sa juste puissance, plein de belles idées, mais le retour… Le retour….! Jamais encore je n’avais vécu une telle chute entre idéal et réalité, et pourtant… Je commence tout juste à m’en remettre à peu près.– au bout de SIX MOIS, six mois de colères vaines, de frustration, de sabotage, d’auto-destruction, j’en passe. À se demander si, finalement, ces trois semaines d’absolu poétique en valaient vraiment la peine.– la réponse est oui, bien sûr. Oui, parce qu’elles permettent de remettre profondément en question ce qui nous pousse à chercher si loin ce degré d’intensité, pourquoi il paraît impossible de le trouver si près de soi, pourquoi l’être humain continue de consommer jusqu’à l’ailleurs pour avoir l’impression d’exister. Pourquoi suis-je heureuse loin et non ici.? Je suis persuadée qu’à repousser cette question, on emmène nécessairement son spleen avec soi. La fugue permet des prises de conscience essentielles, la fuite, en revanche, n’est qu’une autre manière de laisser des schémas néfastes croître dans sa vie. Je préfère six mois de crise majeure à 10 ans de lassitude et de «.Pourquoi suis-je venue.?.».


Dans le Kairaku-en, jardin de la ville de Mito (préfecture d’Ibaraki).

Je pense que toute évolution, toute expansion nécessite forcément une crise. Ce serait trop beau et trop simple de penser que les idéaux se réalisent de manière fluide, gracieuse, ordonnée. Peut-être que c’est le cas pour certaines personnes, mais à vrai dire, si elles existent, je ne les envie pas vraiment. La vie, pour moi, est une succession de morts et de renaissances, comme si l’on accouchait en permanence d’un nouveau soi-même. Les accouchements sont poisseux, douloureux, pleins de sécrétions auxquelles on préfère souvent ne pas penser. L’existence suit le même schéma. Naissance, épanouissement, crise, mort, renaissance.; même en n’étant que de passage, on n’y échappe pas, parce que l’être humain est un être de doute avant même d’être un être de croyance ou de savoir. Et je pense aussi que ces cycles s’accélèrent chez les individus à mesure qu’ils se détachent de l’ordre social établi, et qu’ils sont obligés de trouver en eux-mêmes la valeur qu’ils veulent donner à ce qu’ils vivent. Sûr que l’argent, et les biens quantifiables, sont une manière facile de savoir où l’on en est, ce que l’on pèse… De même que les voyages, les livres que l’on lit, dès lors qu’ils sont vécus pour leur nombre et non pour leur substance.

Le mont Fuji vu depuis le mont Takao.

Bref, pas un réel billet de voyage, mais à quoi bon en écrire un, vu la profusion d’articles sur le sujet, avec de meilleures images que les miennes, et des récits factuels similaires.? Je pense plutôt à mes deux carnets remplis de notes desquels je ferai peut-être quelque chose, peut-être pas. Je me pose toujours autant de questions sur la forme à donner aux souvenirs de voyage, j’en ai déjà parlé l’année dernière (déjà, ouille.!). De la même manière que je m’interroge sur le statut même du blog dans la profusion de ce qui se partage d’ici-de-là sur Internet, sur l’extension du domaine de l’intime (vlà que je plagie Houellebecq), sur l’intérêt du partage, tout simplement. Mais je suis suffisamment de personnes talentueuses et généreuses dont les écrits virtuels m’interpellent pour que je me dise que cette petite pierre à l’édifice servira peut-être à quelqu’un un jour, c’est pourquoi je continue avec plus ou moins de constance, plus ou moins de spontanéité et de joie, aussi… Bah, qui sait de quoi demain sera fait.

Bonus.! J’avais tout de même envie de parler de mes premières images argentiques, que j’ai prises au Japon. La première pellicule était complètement ratée, mais je suis plutôt contente de la seconde, faite en une promenade lors de mon dernier soir à Tōkyō, à Azabu-Juban (le fameux quartier où vit l’héroïne de Sailor Moon.!). J’aime bien le grain, qui me plonge dans une sorte de passé qui n’a jamais existé.– et la boucle est bouclée.


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(Et enfin, c’était attendu – non.?


Une heure dix de contrepoints mythiques, de rien.)

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