Sacred Marriage



 Lune.s : la Lune cheminante

Dans une dizaine de jours, je fêterai le deuxième anniversaire de mon livre Lune.s et je réalise que, depuis le financement participatif grâce auquel il a pu voir le jour, je n’ai jamais pris le temps de revenir dessus et d’en parler plus en profondeur. Je crois que j’étais un peu soûle de l’effervescence que ce projet (mené de concert avec le collectif Amaranthes) avait provoqué dans ma vie, soûle d’avoir pensé Lune.s, vécu Lune.s pendant presque dix-huit mois. Il aura fallu donc deux ans pour que la griserie retombe.! Et j’avais dans l’idée de vous présenter quelques extraits, mes sources d’inspiration, et ainsi de suite.




J’avais imaginé Lune.s sous forme d’un triptyque autour de trois divinités figurant chacune une phase de la lune (croissante, morte, pleine), avec pour chacune d’entre elle une amie photographe pour l’illustrer et la plume de Délicate Distorsion pour les mettre en image de manière plus symbolique.

Lune cheminante par Délicate Distorsion.

La première nouvelle, La Lune cheminante, est celle qui m’est venue le plus spontanément en tête. Je l’ai écrite en seulement quelques heures lors de mon voyage à Venise (il faut dire que la ville est inspirante), en janvier 2017. Elle met en scène le mythe de Perséphone/ Proserpine dans une atmosphère tirée du Moyen Âge. Cela faisait très longtemps que je voulais rendre hommage à cette divinité patronne en la replaçant dans un contexte médiéval un peu remâché à la sauce préraphaélite — parce que purement pasticher le style médiéval, au-delà de l’exercice de style, ne présentait pour moi pas d’intérêt.
Ceux qui me connaissent savent que je suis pas.sion.née par le Moyen Âge et plus spécifiquement le XIIe siècle, que j’adore les romans courtois, et que je râle régulièrement sur l’expression revenir au Moyen Âge qui est tirée de clichés dépassés sur une époque qui n’intéressa pas grand monde avant le XIXe siècle.
L’une des idées reçues sur cette ère est que l’Antiquité avait complètement disparu des esprits pour revenir… à la Renaissance, ce qui est faux. Les auteurs connaissaient les mythes (il existe par exemple un roman médiéval sur la guerre de Troie, un autre sur Énée), les philosophes, l’histoire (un roman sur Alexandre le Grand). Dans des écrits qui traitaient de sujets plus contemporains, il n’était pas rare de trouver des références à Jupiter, ou encore à Vénus, omniprésente dans les romans d’amour.
En revanche, ce qui a titillé mon intérêt, c’est l’absence complète des divinités infernales dans ces romans. Ça se tient.: la culture antique devait tout de même rentrer dans le moule chrétien. D’ailleurs (anecdote qui me fait toujours sourire), les philosophes médiévaux étaient tellement embêtés avec le personnage de Socrate, qui avait inspiré tout un courant philosophique très prégnant, qu’ils créèrent tout un système arguant que Socrate était un penseur préfigurant le Christ (la pensée de Socrate se rapproche à certains égards de la pensée chrétienne), donc assimilable à un prophète (quoique païen), et donc éligible pour le paradis. Bref, tout ça pour dire que, si Jupiter servait à symboliser la puissance de Dieu et Vénus la puissance de l’amour, il était difficile de trouver une place pour les Enfers dans un univers symbolique et moral aussi éloigné du monde grec et de l’Antiquité.

Les images de cette Lune ont été prises par Marion Saupin.

Or, si j’ai bien une passion égale à celle du XIIe siècle, c’est celle des divinités infernales en général, et de Perséphone en particulier. Si vous ne la connaissez pas, Perséphone est l’un des archétypes de la jeune fille (Koré, son autre nom grec, était employé pour parler des jeunes filles). Elle est issue des amours de Zeus —.surprenant.— et de Déméter, sœur de Zeus et déesse de l’agriculture. Or Hadès, son oncle et dieu des Enfers tombe fou amoureux d’elle et décide de la capturer en usant de fleurs comme appât (parfois des narcisses, parfois des iris, cela dépend des auteurs). Elle reste là-bas alors que sa mère, dévastée, la cherche, plongeant le monde dans les tourments de l’hiver, lui qui n’avait connu jusqu’alors que les plaisirs d’un été mêlé de printemps. Finalement, Démeter finit par retrouver la trace de sa fille, et Hadès est prêt à la laisser repartir si elle promet de n’avoir consommé aucune nourriture infernale. Mais Perséphone avait mangé quelques pépins de grenade…




Finalement Zeus tranche entre son frère et sa sœur en décrétant que Perséphone resterait à la surface de la Terre six mois (les mois fertiles) et sous terre le reste de l’année (l’automne et l’hiver).
Cette légende est passionnante parce qu’elle renvoie à l’émergence de la nourriture et de la vie, aux secrets de la semence et de l’agriculture, centraux dans les civilisations antiques. De là, plein d’interprétations possibles plus ou moins mystiques, de rajouts mythiques par des sectes consacrées aux mystères de l’outre-monde (où Dionysos, par exemple, devient une divinité infernale).; ce sont des thèmes qui nous suivent encore aujourd’hui, notamment à travers la psychanalyse, où les Enfers deviennent l’Ombre de notre Ego. Le rapt de Perséphone figure le rite initiatique de la jeune fille qui devient femme en passant dans l’ombre, en ayant son premier rapport sexuel (souvent perçu comme une violence, à l’époque en tout cas), et ainsi de suite.
Je me suis donc demandé comment intégrer ce foisonnement symbolique dans un univers médiéval.; Perséphone (que j’appelle donc Proserpina parce que les auteurs utilisaient les noms romains des dieux, ainsi Hadès qui est ici Dis-Pater — l’équivalent Pluton, plus connu, ne correspond pas tout à fait au Hadès roi des Enfers mais était plutôt invoqué pour tout ce qui touchait à l’argent et à la richesse, auxquels Hadès renvoyait aussi, mais de manière moins exclusive) devient une fée, tout comme sa mère, elle habite dans un château, et un chevalier issu d’un royaume inconnu apparaît dans ses rêves sous la forme de trois fleurs d’iris.
Il n’y a pas de rapt dans mon texte, mais un «.enlèvement consenti.», en grande partie parce que, dans la littérature courtoise, le consentement de la dame est essentiel, c’est même souvent elle qui mène le jeu. Par exemple dans le Roman de Troie dont je parlais plus haut, l’histoire commence au moment où Jason rencontre Médée (pour diverses raisons qui seraient trop longues à expliquer ici, je ne tiens pas à rendre ce billet trop indigeste, même —.et surtout.— si ces sujets me rendent prolixe), et c’est Médée qui l’invite dans sa chambre, et qui l’incite à la déflorer. Le passage est même plutôt drôle, je vous en recommande la lecture si vous en avez l’occasion.
Bref, pas de rapt, une Proserpina certes rêveuse mais pas oie blanche, une jeune fille prête à devenir femme, quoi.! Et d’où l’idée de lune croissante.: c’est la profondeur de sa destinée qui croît, à mesure qu’elle s’approche de l’homme aimé…



J’ai pris garde (et ça m’a d’ailleurs beaucoup amusée) à employer le plus souvent possible un vocabulaire et des expressions que je retrouvais souvent dans des romans médiévaux. J’en ai relu plein pour m’inspirer, ce qui a d’ailleurs été l’occasion de me poser une question un peu délicate.: la place laissée à l'ancien français dans ma nouvelle. Il n’existe pas un ancien français mais des anciens français, qui varient tout de même pas mal d’une région à une autre. On distingue le picard du normand, de l’occitan…
Mais je tenais absolument à intégrer de brefs passages écrits en ancien français, déjà parce que ça me plaisait et que l’écriture est une tâche suffisamment ardue pour ne pas lui apporter quelques moments plus détendus, mais aussi parce que je voulais différencier les dialogues de la narration, leur apporter un côté plus chantant, plus rythmé. Au début d’ailleurs, j’avais dans l’idée d’écrire l’intégralité des dialogues en ancien français, mais je me suis vite rendue compte que ce serait incompréhensible pour un lecteur non averti….! Donc j’ai glissé quelques phrases par-ci, quelques phrases par-là.


Restait encore la question de la langue.: finalement, j’ai choisi l’anglo-normand, qui était celle par excellence du roman courtois (on la parlait dans le Poitou, en Aquitaine, où le genre est né), et aussi parce que l’anglo-normand est un ancêtre commun au français et à l’anglais (Guillaume le Conquérant, qui a conquis l’Angleterre au XIe siècle, parlait l’anglo-normand, qui a fini par se mêler aux dialectes saxons qui étaient parlés auparavant là-bas). Cette petite référence à l’Angleterre me plaisait bien, pour le côté préraphaélite que je voulais aussi donner au texte.
Alors, je ne parle pas couramment l’anglo-normand, évidemment.; j’en avais de toutes petites notions après avoir étudié la philosophie médiévale à la fac, et je les ai creusées un peu à l’occasion de l’écriture. Je ne garantis donc pas du tout qu’une personne du XIIe.siècle ait employé spontanément les mots que j’emploie.! Je me suis munie d’une bonne grammaire, d’un dictionnaire, j’ai poussé mon apprentissage des bases pendant plusieurs semaines et je me suis lancée. Ce fut la partie la plus longue de l’écriture de la Cheminante, en fait, mais aussi l’une des plus passionnantes. Tout ce que je peux affirmer de manière assez certaine, c’est que la syntaxe est correcte (j’ai fait relire, vous vous en doutez bien).
Quand à l’isle limite de cest monde où se situe la rencontre tant attendue entre les deux amants, je l’ai placée… à l’extrême ouest du Finistère, le bout du monde de la France, pour peu que ça veuille dire quelque chose.! Ma Proserpina est donc une Poitevine qui rencontre un Breton, ça rend tout de suite l’affaire plus séduisante, non.?


Comme j’ai repris pied dans l’écriture grâce à la pose, après de longues années de blocage créatif dues à un triste événement de mon adolescence, c’était aussi important pour moi de mélanger les images aux textes, comme je le faisais de manière moins formelle sur le blog de mes 25 ans. J’ai eu la chance d’être entourée d’amies si talentueuses.! J’étais vraiment émue de voir que mon projet les emballait autant que moi, et la préparation de chaque séance photo a été extrêmement enrichissante également par rapport au texte. Ce qui m’a aussi beaucoup plu, c’est la façon dont chacune des photographes s’est approprié l’univers des nouvelles pour leur donner corps sans jamais renier leur propre patte stylistique.
Avec Marion, donc, quelque chose de sobre et d’attaché aux détails, avec les fleurs, les tresses, la robe de couleur verte — couleur de la jeunesse dans le monde médiéval, donc tout indiquée pour Proserpina, de l’or pour rappeler les richesses du monde souterrain, et un aspect un peu vaporeux pour le rêve préraphaélite.

Embrasse-moi, grand fou infernal.

C’était d’autant plus intéressant que, si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’était la première fois que j’écrivais quelque chose avant de l’illustrer en photo. Jusqu’alors, c’était le déroulement de la séance, ce que les poses m’évoquaient, qui guidaient mon imagination. J’avoue que ce fut très fort de pouvoir incarner face à l’objectif des personnages que j’avais moi-même façonnés de A à Z (univers symboliques exceptés, évidemment). C’est drôle parce qu’en commençant cet article je crois que je n’avais pas encore réalisé à quel point les Lune.s ont été profondément libératrices, ce qui me rend d’autant plus sensible et reconnaissante à l’idée d’avoir été accompagnée dans leur genèse par des personnes que je considère aujourd’hui comme faisant partie de mes amies, et avec lesquelles je prends toujours autant de plaisir à créer.



Mais.! Je n’ai pas encore tout à fait fini. De la même manière que mes précédents billets étaient accompagnés du morceau qui avait inspiré leur titre, j’ai voulu accompagner ce billet d’un des morceaux que j’ai le plus écoutés lors de l’écriture de la Cheminante (et d’ailleurs merci, Sophie, si tu me lis, de me l’avoir fait découvrir).


(Eh oui, ça ne peut pas toujours être du classique.)

Je ne sais pas vous, mais personnellement j’aime beaucoup savoir quelle musique a servi de support à la réalisation d’une illustration, d’un récit, d’un parfum même, pourquoi pas. Déjà parce que je suis curieuse, mais aussi parce que la musique tient une place vraiment centrale dans mon univers créatif, et que cerner ledit univers de quelqu’un par la musique me permet souvent de le saisir mieux que par les mots. C’est sans doute pour ça que je suis aussi pudique quand on me demande ce que j’écoute.: je n’ai pas envie d’être cernée, moi.! Mais bien sûr, pour l’art, c’est différent.; c’est une facette paradoxalement plus intime et plus publique.

Et sur ce je vous laisse pour de bon avant de vous dévoiler les coulisses de la prochaine Lune… À bientôt.!

ADDENDUM.: je ne pouvais pas ne pas ajouter Those Sweet Delightful Lillies, que j’avais oubliée lors de la rédaction de ce billet (pour ma défense, il est bientôt 4 heures du matin), que j’ai non seulement écoutée en boucle pendant la rédaction de la Cheminante, mais qui a en plus le mérite de tomber PILE dans le thème. J’aurais bien changé le titre de ma tartine si elle n’avait pas déjà eu trois lecteurs.; manifestez-vous, camarades noctambules.!

Commentaires

  1. Secrètement très fan des behind-the-scenes, profitons que celui-ci ne soit pas derrière un mur payant à la mode Patreon (…). Quel plaisir donc de se plonger dans cette petite analyse rétroactive, un exercice en effet qui se rapproche beaucoup de la préface, que je ne lis de toutes façons qu’à la fin. Deux ans, donc, oui-da c’est raisonnable. L’avantage ici étant que la plume qui commente et la plume qui commence ne font qu’une et je sais d’avance que nulle technicité ne viendra alourdir la grace de l’originale depuis les coulisses.

    Pour faire le lien avec le billet précédent, auquel je ne sais toujours pas si je dois ajouter un mot, je voulais souligner à quel point j’adore savoir aussi que tes voyages et de manière générale le cheminement te servent aussi à l’écriture, et que celle-ci n’est donc seulement affaire domestique. Quant au thème lui-même, pour la néophyte que je suis, c’est d’autant plus intéressant d’apprendre* que la nouvelle semblant la plus « en règle » de l’ensemble découle en vérité d’une impossibilité. Je relève amusée l’emploi du terme oie blanche, qui m’évoque toujours irrésistiblement une certaine Blanchefleur figée dans l’attente et qui je l’avoue a toujours été mon secret punching-ball médiéval.

    J’écoute moins que je ne regarde en créant, mais bien que je n’ai pas vraiment de format pour révéler ces détails lorsque je partage ce que j’ai fait, je me souviens bien souvent de quelle zone correspond à quelle histoire en arrière-blanc, une autre unité de mesure que le temps dont j’ai tellement de mal à conserver une trace écrite, même à l’aide de mon journal. J’ai eu toutefois plus de courage d’essayer tes extraits de moins d’une heure pour cette fois et tant mieux car avec ma manie de tout garder pour plus tard je n’en suis encor qu’au début de Miranda Sex Garden.

    *Je mets un bémol sur la notion d’apprentissage parce que j’évoque peut-être des notions dont tu m’as déjà parlé, or ma mémoire est très faillible.

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