Voice of The Moon


Lune.s : la Lune pleine

Il n’en manquait plus qu’une.: après la Cheminante, la Sombre, restait encore la Pleine. Il y eut la quête, l’exil dans des profondeurs inconnues.; et maintenant.?
Je parle de l’exil comme s’il était propre à la seule ombre, mais toutes ces nouvelles évoquent l’exil (beaucoup de mes écrits évoquent l’exil…). Proserpina s’exile volontairement pour un ailleurs qui la fait rêver, Akh se retrouve exilée dans un monde où elle ne contrôle plus rien…
À vrai dire, la Lune même évoque l’exil, arrachée à la Terre par les caprices d’un Système solaire en formation, lumière froide de la nuit, refuge des mélancoliques et des insomniaques. Les êtres lunatiques sont de maudits chers enfants gâtés, pour reprendre les mots de Baudelaire. Elle est donc un peu comme ça, ma dernière Lune. Une maudite chère enfant gâtée.


 Après l’amoureuse, après la mystique, voici venu le billet de la poétesse. 


Lune pleine par Délicate Distorsion.


L’amoureuse était anglo-romaine, la mystique venait du pourtour méditerranéen.: je me suis éloignée encore un peu vers l’est pour cette dernière nouvelle. Ce n’est pas un voyage qui l’a inspirée, pour une fois, en tout cas pas un voyage qui nécessitait un déplacement physique, non.; c’était la somme de multiples années passées à tourner autour du védisme et de la naissance de l’hindouisme sans jamais vraiment oser y mettre le pied.
Chaque civilisation a son Antiquité.; en Inde, ce fut en partie l’époque du védisme, civilisation qui s’étale globalement du IIe millénaire au VIe siècle avant notre ère, avant l’émergence de l’hindouisme. Certains mythologues ont vu dans le védisme et l’hindouisme primitif des éléments qui se seraient répercutés jusqu’aux civilisations méditerranéennes (j’ai lu ce livre passionnant peu avant la rédaction de la Lune pleine), de la même manière que les historiens de la philosophie de l’Antiquité s’interrogent sur les liens qui unissent les ascètes indiens avec certains courants philosophiques grecs. Mais la combinaison des incertitudes qui entourent une civilisation complètement basée sur l’enseignement oral et les fantasmes de certains illuminés peu recommandables m’ont longtemps laissée réticente à me plonger dans mes propres recherches. (Si vous avez vous aussi forgé vos premières armes avec des adeptes du New Age, vous aurez vite saisi de quoi je parle. Et sérieusement, je ne sais pas qui a lancé le premier ok boomer, mais il a eu bien raison de le faire).
Bref, de crainte de consacrer trop d’énergie au tri entre les délires soixante-huitards/ suprémacistes blancs/ néocolonialistes spirituels/ et ainsi de suite, j’ai fini par laisser de côté mon attirance première, et j’y suis revenue courant 2017 par la grâce de René Daumal. 
2017 fut une année très fertile mais globalement chaotique, et René Daumal fut l’un de ces fils d’Ariane qui vous retiennent juste assez pour ne pas complètement sombrer (ce qui est assez paradoxal vu le personnage, mais le paradoxe lui va bien). À 18 ans, intrigué par l’Inde, il se lance dans l’apprentissage de la langue sanskrite, ne trouve pas de méthode de grammaire qui lui convienne, décide de rédiger la sienne. Proche du surréalisme, il finit par fonder sa propre revue à la fin des années 1920, en crachant glorieusement son mépris pour Breton et ses disciples. Je ne vais pas trop m’étendre sur le sujet même si j’en meurs d’envie, je ne perds pas de vue le propos de ce billet, voilà.: je tombe par hasard sur Daumal, qui écrit sur le travail du Poète avec une puissance qui me bouleverse, et je réalise que cette vision qu’il a du Poète est largement inspirée de la pensée hindoue. Il ne m’en fallait pas plus pour oser enfin franchir le pas.


Les images de cette Lune ont été prises par Alexandra Banti.


Il s’en est suivi une sorte de rattrapage intensif.: j’ai dansé, parlé, lu, chanté tout ce qui pouvait m’en apprendre plus sur le Verbe dans l’Inde antique. Car ce que j’ai trouvé vraiment fascinant, c’est le soin que cette civilisation a accordé à sa langue — entre autres — poétique (le sanskrit, donc), d’une incroyable complexité, qui demandait aux érudits de très longues années d’apprentissage. Elle était difficile à dessein : il fallait se montrer digne d’elle — en accord avec le système de caste, évidemment ; le sanskrit était une langue sarcophage qui n’était pas parlée par la grande majorité des gens : seuls ceux qui étaient destinés par la naissance à l’apprendre pouvaient, eh bien… l’apprendre. Les linguistes s’interrogent encore sur la langue parlée par le commun : n’était-elle différente du sanskrit érudit que par des niveaux de langage variant selon les castes, comme ce qui différenciait le latin des savants du bas latin du peuple, ou était-elle complètement différente.? Bref, je divague encore, mais c’est passionnant.
Le grammairien, donc, s’arrache les cheveux. Qui donc a pu donner naissance aux Vedas, ces textes fondateurs du védisme puis de l’hindouisme, qui demandaient une telle maîtrise.? Ses auteurs terrestres, selon la tradition, n’ont été que les traducteurs d’un message situé à une échelle plus subtile… celle du mythe, qui fait de ces textes les enfants de Sarasvati, la déesse de la Connaissance, des Arts, de l’Éloquence, et… des rivières. Elle est l’origine du Verbe.
Je n’ai évidemment pas pour but de mal résumer dans un bête billet la richesse des légendes liées à Sarasvati. Disons que cette longue divagation était une sorte de mise en contexte. La Lune pleine a été une gageure à écrire pour les raisons exactement inverses de la Lune sombre.: si je maîtrisais trop bien mon sujet pour la deuxième, j’avais ici plutôt l’impression de marcher sur des œufs. J’avais terriblement peur d’interpréter un truc de travers et de partir dans des contresens terribles. J’ai eu depuis droit à une ou deux lectures attentives de spécialistes qui m’ont rassurée.: je ne m’en suis pas trop mal tirée.!



La référence baudelairienne en début d’article n’était pas si innocente que ça, car lorsque les Lune.s n’étaient encore qu’une ébauche et que je ne savais pas du tout où situer chacune d’entre elles, la seule certitude que j’avais pour la Pleine était cette idée de don empoisonné, de bienfait de la Lune qui lie la bénédiction à la malédiction – l’une d’entre elle étant l’exil en soi-même, le devenir étranger parmi les siens, comme un albatros, pour continuer de filer les métaphores baudelairiennes. La poésie enferme, mais ce n’est qu’en la vivant pleinement qu’elle devient libératoire : c’est une idée que j’ai mêlée à celle, primordiale, du sacrifice au feu dans le védisme et l’hindouisme.


(Hmm. Toute ressemblance entre l’héroïne de cette Lune et l’autrice de ces lignes ne saurait être que fortuite. Si quelqu’un lit un jour mes carnets personnels, je suis fichue.!)
Ce billet est déjà bien long et je n’ai pas très envie de l’alourdir d’avantage — c’est faux, j’en ai très envie, mais ce n’est pas sérieux. Je pense avoir fait le tour de l’essentiel, à savoir que mon regain d’intérêt pour l’Inde antique par le prisme de Daumal m’a permis de pouvoir écrire de manière moins décousue que ce que je fais dans l’intimité de mes pages blanches sur cette relation si spéciale qui unit n’importe quel poète à son type de poésie, à ces curieuses successions de sentiments de toute-puissance et de terrible vulnérabilité — caractère lunatique… Mon héroïne ici n’a pas de nom, elle n’en a pas besoin.: seul son chant compte, et son chant est dédié à celle qui lui a tout appris. Pourquoi vouloir rendre célèbre le nom d’un artiste.? C’est son action, son œuvre qui compte. Ma vie serait beaucoup plus simple si je n’avais pas à me poser la question de mon nom – d’où ses quarante variations d’une publication à l’autre. Mon orgueil n’a d’égal que mon désintéressement.




Je réalise que la structure des Lune.s a un côté un peu platonicien, où l’amour de l’autre (chez Proserpina) mène à l’amour du beau, du bien, et à la connaissance de la vérité (le dialogue possible avec la Beauté de la pleine lune dans la Lune pleine). Ce n’était pas forcément voulu, mais ça existe. De la même manière que mon sempiternel «.La-vie-est-une-suite-de-morts-et-de-renaissances.» y trouve également sa place. 




Je suis un peu curieuse.: maintenant que la trilogie de billets arrive à son terme, si vous avez lu les Lune.s, qu’y avez-vous trouvé.? Les inspirations se sont-elles fait spontanément sentir, ou les nouvelles laissaient-elles tout de même suffisamment de place pour une interprétation plus personnelle.? Je regarde les Lune.s avec un œil extrêmement critique, à vrai dire je n’en vois que les défauts, mais c’est normal pour une première publication, même si elle a échappé au circuit traditionnel de l’édition. Les premiers-nés essuient toujours un peu les plâtres. Ah, si j’avais su, et puis là, j’aurais pu : trop tard. D’un autre côté, c’est drôle de revenir dessus deux ans après et de voir se former des schémas que je ne soupçonnais pas à l’époque et qui sont devenus récurrents depuis. Bah, c’est mon enfant boiteux. Il n’est pas vraiment taillé pour bien se défendre mais je l’aime quand même.




 Ce billet est sans doute un peu plus fourre-tout et bordélique que les deux autres, mais je ne ferai sans doute pas mieux même en retardant sa publication. C’est qu’il s’attaque à mon sujet de prédilection avec un angle trop riche encore pour moi, et je babille au lieu de synthétiser — donnez-moi trois bières, et vous verrez à quel point je peux rapidement devenir insupportable. Poésie, poésie, poésie.!
Néanmoins, avant de clore pour de bon ce cycle des Lune.s par ici, un petit mot sur la mise en scène de cette séance.: je porte un dessous de kimono sur la plupart des images en discret clin d’œil au Japon, où Sarasvati, reprise dans le panthéon bouddhique, est vénérée sous le nom de Benzaiten. La richesse des mythes hindous aura su toucher aussi bien le pourtour méditerranéen que l’Extrême-Orient.



Et juste avant de nous dire adieu…


Commentaires

  1. A vrai dire c'est le billet que que j'attendais le plus, parce que c'est la nouvelle qui m'a le plus marquée. Je l'ai relue tout à l'heure.

    Pour répondre à ta question, oui, je pense que cette nouvelle laisse place à une interprétation plus personnelle.
    Je ne connais pas bien l'hindouisme et je n'ai jamais lu le Rigveda, je ne peux donc pas vraiment me prononcer sur le sujet, mais j'avais tout de suite songé à l'Asie en commençant la lecture.
    Par contre, je pensais que l'histoire se déroulait en Chine ou au Japon. L'évocation de la Lune d'automne, le lotus, l'encens, le jasmin et les épices m'ont tous de suite rappelé ces deux pays ; en fait, il m'ont évoqué le bouddhisme (qui, je crois, est issu de l'hindouisme).

    Ce n'est que mon ressenti, mais j'y ai trouvé l'expression de tes idéaux, et peut-être aussi de tes peines.

    Tu écris que tu avais peur de partir dans des contresens. A l'heure où on crie à l'ethnocentrisme, au racisme ou à « l'appropriation culturelle » pour n'importe quoi, je comprends ta réticence, mais tu ne devrais pas laisser ces opinions limiter ta création.
    S'il y a bien une chose que j'ai retenu de la philosophie indienne, c'est qu'il n'y a pas de vérité unique. Elle change en fonction du point de vue duquel on regarde la chose. Tu n'interprètes pas de travers. Tu vois juste les choses sous un angle différent.

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    1. Merci beaucoup d’avoir pris le temps de commenter ce billet, surtout pour y répondre avec autant de finesse ! Je suis vraiment heureuse que cette Lune ait trouvé son écho en toi.

      Le bouddhisme n’est pas directement issu de l’hindouisme mais son lieu de naissance étant baigné de croyances et de concepts bouddhiques, il en a repris certains aspects (la notion de karma en est sans doute l’exemple le plus évident). Certaines divinités hindoues ont également été assimilées au culte bouddhique. Je n’ai jamais pris le temps de me pencher sérieusement sur l’essor du bouddhisme en Inde, mais ce serait sans nul doute rudement intéressant ! Quoi qu’il en soit, je suis contente que cette lecture ait pu te faire voyager. Et si Sarasvati est vénérée en tant que Benzaiten au Japon, après tout, pourquoi ne pas imaginer que l’histoire prend place là-bas ?

      Le soutien que tu m’apportes dans ton dernier paragraphe me fait bien plaisir ! J’imagine que ce sont les derniers stigmates de mes études, où les contresens étaient soulignés et annotés en rouge vif dans la marge… mais disons que, pour reprendre cette idée de pluralité des vérités, je suis toujours réticente à l’idée de déformer le sens qui fut mis par une personne ou un courant de pensée dans un concept particulier, en gros que ma vérité prenne le pas sur la sienne, parce qu’à mon sens ça empêche toute possibilité de dialogue. Évidemment, ça n’a pas les mêmes conséquences dans la philosophie et dans la fiction, mais il n’empêche que je crains toujours de déformer les propos de quelqu’un, pour plein de raisons différentes, l’honnêteté intellectuelle n’étant pas la moindre. J’ai beaucoup (trop ?) de scrupules !

      – J’écris que ça n’a pas les mêmes conséquences dans la philosophie et dans la fiction, avec dans l’idée que ce serait "pire" dans la philosophie, mais je me demande si en fait ce ne serait pas l’inverse, la fiction étant bien plus vulgarisatrice que la philosophie : les approximations se colporteraient bien plus rapidement… Bon, après je n’écris pas des best-sellers non plus, donc je vais sans doute juste arrêter de me soucier de ce qui ne me concerne pas vraiment… !

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    2. J’ai également mal identifiée le personnage à la lecture, bien que la ligne au sujet de sa chair terrestre ne m’ait pas échappé. J’étais simplement un tout petit peu plus à l’est. Mais en effet, peu importe, tant sa dissolution poétique est… familière. Dans un présent où ce petit vaisseau fragile finit son voyage, c’est du futur et du regret des autres, de ceux qui restent (mais non de Celle qui reste), que je ne peux me départir. Un certain Takahata avait également réussi il y a de cela quelques années, en adaptant un vieux récit de son pays, à rendre une joyeuse procession divine liée au même astre absolument déchirante.

      Quant au bilan de l’ouvrage, tu le sais, je reste particulièrement attachée à la seconde nouvelle, sans doute parce que l’espace-temps de ce texte est une sortie de la réalité établie, une bulle étrange. Je mentirais par omission si je manquais de pointer que le sable d’un certain désert nocturne, une bifurcation dans la bifurcation déjà, ne s’était pas immiscé depuis bien longtemps dans mon folklore personnel, me dotant sans doute d’une attention accrue à ce qui me rappelle ladite histoire (sans fin). Côté plume, s’il t’a fallu le prisme de Daumal et d’autres comme lanterne, tu te douteras peut-être de qui fut la mienne à la lecture de ce recueil. Si je rédigeais un second train de lecture, cela ne se passerait pas autrement.

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