Summertime

 
Deuxième chapitre
 
Reprenons.

Au-delà de mon billet du mois dernier, j’avais déjà écrit ici quant à mon rapport à la distorsion du temps dans le souvenir, en particulier dans le voyage. La citation que j’avais placée en exergue dans ce dernier billet me poursuit depuis longtemps. Entre le temps vécu et le temps du souvenir, il existe un gouffre, dans lequel la poésie peut se faufiler et ancrer ses racines (cela fonctionne pour la poésie en vers et pour la prose infestée de vers également). Entre le récit de voyage et le souvenir du voyage, le gouffre se forme à l’identique. C’était dans cet intervalle que je voulais me placer au début de la rédaction des Stances, avant d’avoir les yeux plus gros que le ventre. Mais j’ai gardé tout de même ce fil conducteur dans mon écriture. Les Stances sont pavées de souvenirs, pas forcément les miens d’ailleurs. 
 
J’ai discuté voici une couple de semaines avec un presque inconnu de ma définition du voyage (physique), ce à quoi il m’a répondu en souriant.: «.C’est presque un voyage intérieur, tout ça..» Je n’aime pas vraiment les lieux communs qui peuvent se cacher derrière cette expression de voyage intérieur (au point que je me demande toujours aujourd’hui si mon interlocuteur ne me l’aurait pas lancée comme une boutade), mais si je rêvassais le mois dernier sur la polysémie du temps, le mot de voyage cache des horizons tout aussi riches. Et pour revenir sur le fameux voyage intérieur, l’imagination est sans doute le mode de locomotion que nous autres humains utilisons le plus. 
 
C’est une marotte pour moi, surtout en ce moment, mais la puissance du voyage n’a rien à voir avec la distance. Un peu de la même manière, la puissance d’un récit n’a rien à voir avec la complexité du vocabulaire, la richesse des tournures de phrase, que sais-je.: on peut écrire des platitudes sans nom avec beaucoup de virtuosité. Non, ce qui est passionnant, vibrant, c’est l’intervalle. Cette marche qui semble dérisoire et qui tout à coup vous projette très loin de vous-mêmes, en une fraction de seconde. Cet intervalle, je le retrouve surtout en poésie (en philosophie aussi parfois, ce que je trouve très intéressant) et dans le voyage, fût-ce à deux rues de chez moi. Ces incroyables épiphanies qui vous donnent parfois l’impression de frôler une vérité qui vous englobe et vous dépasse, qui vous fait dialoguer avec les morts, qui vous rend immortel l’espace d’un instant. Je ne sais pas si les Stances porteront de ces graines d’éternité (je fais de mon mieux !), mais en tout cas pour les écrire, j’étais fermement décidée à en trouver le plus possible.

J’ai l’esprit de système. J’ai finalement conçu les Stances comme une toile d’araignée en douze chapitres (la polysémie du nombre 12.!), et bien plus d’évocations, de souvenirs. Je ne cherche pas le temps perdu, je trouve cette quête stérile (surtout avec un prédécesseur aussi illustre que Marcel, que voulez-vous faire juste un siècle après lui sinon récupérer des miettes).: je cherche le temps incertain, celui qui se cache dans la brume du souvenir, le passage d’un train, une mélodie en pleine montagne. 
L’été est une saison que j’adore parce qu’elle est propice à ce type de quête. L’été fond pensée et rêve dans une même bouillie caniculaire, face à l’envers des couchers de soleil, au bord d’un lac. C’est encore plus vrai aujourd’hui, où le monde tel qu’on le connaît semble prêt à basculer dans l’abysse, pour le meilleur et pour le pire. Notre existence devient un grand écart de plus en plus difficile à tenir entre les petites extases que l’on recherche frénétiquement au hasard d’un clavier et le sang qui coule dans les rues. L’intervalle devient un point d’équilibre (une ligne de fuite.?) désespéré, et plus que jamais nécessaire pour ne pas perdre complètement l’esprit. La beauté sauvera le monde, et ceux que l’on prend pour des fous sauveront les sains d’esprit. 
 

Physis to keno philei, messalyn, 2016.

Par ici pour le portfolio de messalyn, l’autre plume qui se cache derrière les Stances.


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J’ai choisi pour illustrer ce billet les images d’une série de Marion Lanciaux. Elles remontent à plusieurs années maintenant.! Je n’avais encore jamais eu l’occasion de les mettre en avant comme je l’aurais voulu, entre l’abandon de mon vieux Tumblr dévasté par la censure et mon manque de régularité dans les publications. Heureuse attente finalement, car leur onirisme hors du temps est exactement la vibration que j’ai eue en tête pour ces deux premiers mois d’été, avec leurs tons crus de bleu et d’orange.







 
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Enfin, pour finir, une berceuse.

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