Qui donc élève ici la voix ?


Lune.s : la Lune sombre

Toujours dans l’envie de partager la genèse et les sources d’inspiration des Lune.s publiées il y a tout juste deux ans (le gras, c’est parce que je ne réaliserai jamais à quel point le temps passe vite), voici la deuxième d’entre elles. Dans la nouvelle précédente, le croissant de lune désormais ouvert à l’amour s’est enfoncé dans les Enfers gréco-romains, avec une touche d’amour courtois et quelques échos préraphaélites. Et maintenant.?




Eh bien après avoir écrit de manière si lumineuse et florale sur une divinité infernale j’avais bien envie de prolonger un peu le séjour outre-monde. Si Proserpina m’est venue de manière spontanée et légère en quelques jours seulement, c’est pourtant à cette nouvelle centrale dans le recueil que j’ai pensé en premier, et qui aura fini par donner naissance à la totalité des Lune.s. Qu’elle se situe à la croisée des Enfers est une idée qui, bien sûr, me plaît beaucoup.

Lune sombre par Délicate Distorsion.

Si j’ai toujours eu des affinités avec le mouvement gothique, toute la fascination pour l’ère victorienne qu’il sous-tend n’a jamais vraiment été ma tasse de thé (c’était trop facile). J’ai le gothique méditerranéen, même si cela ne veut rien dire.; j’ai bien plus envie de rêver aux devineresses et aux mystères antiques qu’aux bas-fonds brumeux de Londres (auxquels je préfère d’ailleurs les falaises tourmentées du Dorset et du Devon). J’ai toujours eu plus d’attrait pour les aspects les plus sombres de ces mythologies, ou alors les sectes d’excentriques (pythagoriciens, orphiques) qui ne faisaient rien comme tout le monde au risque de se retrouver exclus de la cité — soit de l’humanité, presque (car l’homme est un animal politique, pour le monde grec.: un homme hors de la cité est comparable à un monstre chez Aristote). Je dis souvent que je fantasme le Japon.; je fantasme complètement le monde antique aussi, parce que je sais très bien que mes hétaïres, mes prêtresses, mes mystiques n’en représentent qu’une partie infiniment minoritaire. Mais voilà.: les parias sont toujours beaucoup plus intéressants qu’Eudoxie qui s’ennuie au gynécée (qui pour du Virginia Woolf sous Périclès.? Je me donne envie toute seule…).
À l’été 2016, j’ai eu l’occasion de me rendre à un mariage en Grèce, et pour célébrer mes premiers pas sur cette autre terre de délires personnels, je me suis bourré le crâne de récits mythologiques, de livres d’ethnographie, d’archéologie, et de je ne sais quoi d’autre. C’est à cette occasion que j’ai lu pour la première fois un ouvrage sur les lamelles d’or orphiques, des feuilles en métal précieux qui ont été retrouvées dans certaines tombes, et sur lesquelles se trouvaient des directives pour que les défunts (hommes comme femmes), une fois arrivé aux Enfers, prennent le véritable chemin et non celui réservé au gros des âmes humaines, ignorantes des réelles implications de la mort. Ceci supposait une initiation aux mystères, ces rites parallèles aux rites de la cité, qui ont beaucoup fait jaser — et ce dès l’Antiquité, car tout ceci devait bien sûr rester secret, et le secret, comme le paria, agace notre curiosité.
Lire sur le sens supposé véritable de la mort dans un pays ravagé par la crise économique qui ne (sur)vit plus qu’à travers ses ruines laisse songeur à bien des égards, et m’a inspirée de diverses manières. Cette deuxième Lune vient en partie de cet état d’esprit. Un pied dans le fantasme et un pied dans la crudité du monde comme il va.

Les images de cette Lune ont été prises par Solène Ballesta.

Par la proximité géographique, l’apprentissage des langues mortes au collège et au lycée, je pense qu’on ne se représente que très mal le fossé qui existe entre le monde antique méditerranéen et le monde actuel. On imagine si facilement le quotidien qu’on oublie les mœurs et la mentalité, la fatalité omniprésente, par exemple. Les mystères apprenaient aux initiés comment se défaire de cette fatalité à travers la mort, en leur délivrant les mots à dire au bon moment pour échapper à cette condition humaine qui empoissait encore l’âme jusque dans les terres infernales.
Le personnage au centre de la deuxième nouvelle, Akh, est très vraisemblablement une initiée, parce qu’elle sait exactement où elle doit aller dans un monde où elle n’a pourtant aucun repère.




L’Antiquité des mystères est une Antiquité tardive. Les frontières entre les mythes sont poreuses. Mes références aux Enfers grecs sont donc elles aussi un peu élargies. Le fleuve plein de limon qui sépare le monde des vivants et celui des morts, est-ce l’Achéron ou le Nil.? Akh est un mot issu de la mythologie égyptienne qui désigne la force divine de l’âme humaine. On a bien retrouvé des textes orphiques en Égypte, et j’ai découvert une statue d’Isis-Perséphone, en Crète…
Voici un extrait d’une traduction d’une lamelle d’or, que j’ai lu dans le livre cité plus tôt, aux éditions des Belles-Lettres.: Je viens d’entre les purs, ô pure souveraine des Enfers (…), car je déclare appartenir, moi aussi, à votre race bienheureuse. (…) J’ai volé hors du cercle de la lourde et terrible souffrance, je suis arrivé, d’un pied agile, à la couronne désirée, je me suis immergé dans le sein de la reine des Enfers (…). Ô heureux et bienheureux.! Tu seras dieu au lieu de mortel. Chevreau, je me suis élancé vers le lait. C’est à peu-près ce qui attend Akh.




À la fin de l’Antiquité, Isis avait en effet pris les attributs de bien d’autres divinités méditerranéennes, pour devenir finalement une sorte de déesse totale, que l’on invoquait dans des situations et des lieux très variés, au point que des historiens des religions se soient interrogés sur la présence du culte isiaque jusqu’en… Bretagne. Comme il était possible d’établir des rapprochements entre divers dieux d’un culte à l’autre, certains finissaient tout bonnement par être absorbés par les uns ou par les autres. C’est le cas par exemple de Cybèle, déesse de Phrygie (l’actuelle Turquie), reprise par les Grecs, ou de Mithra, divinité indo-iranienne vénérée dans la Rome impériale. J’ai imaginé Isis comme le visage commun à toutes les divinités obscures et infernales des traditions méditerranéennes pour en faire la gardienne du salut de l’âme. La suite est une interprétation complètement libre du mythe, car qui peut savoir ce qu’il advient après le jugement.? Akh aura-t-elle réussi à se libérer de sa condition humaine.? Connaîtra-t-elle le bonheur réservé aux initiés.? Je laisse planer le doute pour celles et ceux qui ne m’ont pas encore lue (je progresse de manière fulgurante en community management).
Le récit de la quête d’Akh met donc en scène quelque chose de plus obscur, d’un peu plus désabusé que la Cheminante, d’où le titre de Lune sombre que je lui ai donné bien qu’elle ait vu le jour au cœur de l’été — pourquoi cela devrait-il être incompatible.? Elle fut la première à naître chronologiquement, mais fut beaucoup plus difficile à écrire que Proserpina — parce que très proche du mythe initial. C’est tellement aisé de tomber dans le copié-collé ou l’érudition gratuite quand on maîtrise à peu près son sujet, tellement aisé que je ne suis vraiment pas sûre de m’être complètement délivrée de ce travers. Et puis, autant la Cheminante partait d’une idée plaisante, un peu fantaisiste, autant la Sombre touchait à des thèmes sur lesquels je m’interroge depuis l’enfance, sur la quête de liberté, la liberté conçue comme un mystère, sa poursuite à travers l’occulte ou la foi, et ainsi de suite. Ce qui me fascine dans les mystères antiques, au-delà du décorum et de l’esthétique, c’est bien la manière dont certaines personnes s’émancipaient de la structure sociale en laissant reposer la conscience de leur liberté sur une croyance en ce qu’il y aurait après la mort, cette espèce de paradoxe où la vie se joue comme un pari dans les ténèbres. Comment synthétiser en quelques pages ce qui est à ce point viscéral.? Écrire, voilà bien l’affaire de toute une vie.; on n’a jamais fini de progresser (ni d’être mécontent de soi).

 
Pour l’atmosphère visuelle de la Lune sombre, j’ai tout de suite voulu m’attacher à la vision d’Isis qui se détache du noir opaque qui forme l’envers du monde. Des jeux de tissus, des drapés, des voilages, et le vent dans les cheveux, évidemment.
Il est question d’une chouette à la fin de la nouvelle, et Solène avait réussi à s’en procurer une (empaillée, évidemment) pour les images. Mais en plein milieu de la séance photo, alors qu’elle passait en revue les clichés qu’elle avait pris, voilà que Solène partit dans un fou rire monumental.: sur absolument toutes les prises où elle apparaissait, la chouette louchait de ses yeux de verre, mais alors violemment, tandis que je prenais des poses on ne peut plus sérieuses juste à côté. À mon tour d’exploser de rire, c’était tellement cocasse…
J’ai réalisé moi-même la couronne que l’on devine sur la photo juste au-dessus (et que l’on voit  mieux sur celle d’en-tête de l’article). J’aurais aimé créer tous les vêtements et accessoires pour chacune des séances, mais j’ai bien fini par me rendre compte que nous étions prises par le temps que nous avions décidé de nous laisser et que ce n’était pas possible. Ce n’est pas bien grave, ce fut déjà un plaisir de fabriquer ce que j’ai pu et de chiner le reste.


Quant aux fleurs de pavot qui sont les fleurs rattachées à cette nouvelle (et que vous avez pu voir plus haut sous la plume de Délicate Distorsion), leur rôle ne se dévoile que progressivement, mais j’en touche quand même un mot.: elles représentent, bien sûr, l’oubli nécessaire d’un passage à un autre, d’une vie à une autre. En Grèce, elles symbolisaient spécifiquement la mort. Morphée était parfois représenté avec une couronne de pavots, et a laissé cet attribut à ses fils Hypnos (le Sommeil) et Thanatos (la Mort). Le pavot était l’un des motifs de l’architecture funéraire, et semblait donc tout indiqué pour nous suivre jusqu’aux Enfers…



Quant au morceau qui a donné son titre à ce billet, c’est surtout son texte qui m’est apparu comme une évidence.:

Qui donc élève ici la voix.?
Encor ce vil troupeau d’esclaves,
Osant toujours braver nos lois
Et voulant briser leurs entraves.!


(Oui, vraiment, ces esclaves, toujours les mêmes.)

Commentaires

  1. Magnifique post-mortem, j’ai aimé me promener dans ton dédale créatif et sensible.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup pour ton commentaire (et ton partage sur l’Astre pourpre !). Ton soutien me touche toujours autant.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés