Lied ohne Ende



Un lys m’apparut au beau hasard d’un livre

Un vertige ami, le frisson du ravin

Quand l’être se fêle et se délivre…

Un lys noir me vint.



Je vis son calice enlacer une rime

D’un poème antique – écho d’un désespoir

Vieux comme mon cœur, chagrin que je réprime

Dans l’ombre du soir.




J’écoutais Psappha sous la plume d’une autre

Chanter ses amours, la morsure du feu

Et l’obscure fleur, de ces flammes l’apôtre,

M’en offrait l’aveu.



Un souffle infusait mon lys noir comme l’encre.

Je vis palpiter – ô subtile vapeur !

Les mots sous mes doigts, me désirant pour ancre

Malgré ma torpeur.




Les parfums brûlants du spectre d’un poème

Se firent baisers, dans l’ivresse des yeux

De ma fleur fantôme au soupir anathème

D’un siècle sans dieux.



« Viens, viens donc à moi ! » glissait à mon oreille

La brume d’un corps qui fut autrefois lys

Femme sous la fleur, évoquant à merveille

L’âme d’Éleusis.




Paupières closes, ses mains sur mon visage,

J’écoutais le flot du poème lascif

Par sa voix offert comme affolant breuvage

À mes nerfs à vif.



Grise de désir, je goûtai en sa bouche

Les mortes senteurs d’embruns et de lotos

Qui ornaient jadis l’étoile peu farouche

Du ciel de Lesbos.




« Viens à moi, ma sœur ! » insistait la chimère

Son sein et mon sein en un même ondoiement

Corps exténuant la caresse éphémère,

Chétif diamant.



Mortes les amours, morte la poétesse

Qui d’un autre temps ravivait les contours ;

Je vois à jamais cette heure enchanteresse

Régner sur mes jours





Et d’ardentes nuits rechercher le mirage

Toujours imparfait d’un puissant souvenir…

Ô vénéneux lys, tu m’offris l’héritage

Des chants du nadir.





 *


Renée Vivien, poétesse du début du XXe siècle, possédait une personnalité pour le moins étonnante, où la soif d’indépendance amoureuse et créatrice se mêlait à une profonde mélancolie. Toute à son talent précoce, elle s’émancipe dès sa majorité d’une mère qui ne sut jamais la comprendre pour venir vivre à Paris, où elle rencontra sa première amante (Natalie Clifford Barney) qui marquera durablement son art. Renée Vivien aimait les femmes, et leur rendit tout au long de sa vie des hommages passionnés et tourmentés. Elle mourut à seulement 32 ans, le corps dévasté par l’alcool et l’anorexie, l’âme épuisée de n’avoir pu lier son idéal poétique à la réalité de ce monde. Héritière de Sappho et de Baudelaire, sa poésie marquait les dernières heures d’un symbolisme lyrique tout juste passé de mode.
2019 marquait le 110e anniversaire de sa mort, et toute occasion est bonne pour rendre hommage aux artistes qui nous inspirent. J’ai donc demandé à deux de mes amies, la photographe SolèneBallesta et l’illustratrice Messalyn de faire partie d’un projet à six mains autour de Renée Vivien. Solène a réalisé une série de photographies représentant la femme à la fois artiste, muse, admiratrice, amante même peut-être, puis Messalyn a peint sur les tirages des images finales des violettes, fleurs emblématiques de Renée Vivien et des amours lesbiennes des années 1900. Quant à moi, je lui ai dédié À la deux fois née (pour Re-née, qui a sans doute choisi ce nom de plume pour symboliser la double naissance que représente la prise de conscience de son destin de poétesse).

*



Après sa publication dans le livret de l’édition de janvier de la Glory Book Box, je piaffais d’impatience pour vous présenter cet hommage à six mains autour de Renée Vivien, mais l’attente fait partie de la saveur du partage. J’espère sincèrement avoir réussi à lui rendre un hommage qui lui siérait, à cette poétesse d’ombre et de lumière.; ou en tout cas j’espère au moins qu’il est à la hauteur des exaltations qu’elle m’inspire. Et si je peux réussir à, peut-être, faire découvrir son travail à certaines personnes qui ne la connaîtraient pas encore, alors je serais pleinement comblée.

 

Un peu de Schumann pour illustrer musicalement ce billet, et ce choix n’a pas été fait par hasard: dans son roman largement autobiographique Une femme m’apparut, Renée Vivien place en tête de chaque chapitre, dans l’édition originale, un fragment de partition d’un morceau qui l’émouvait. On y retrouve, outre ce Lied ohne Ende, la fameuse Marche funèbre de Chopin, La Mort d’Ase de Grieg, ou encore La Mort d’Isolde de Wagner (eh.! il ne fut dit nulle part que ses goûts étaient joyeux.!). Renée Vivien était romantique jusqu’à la moelle, et n’a jamais été touchée par la musique de ses contemporains – même celle de Debussy.

Pour l’anecdote, le livre qui figure sur ces images est une édition originale des Kitharèdes, un recueil de traduction améliorées de poétesses grecques antiques. Je l’avais repérée avec Messalyn chez un bouquiniste, et j’ai économisé de longs mois avant de me l’offrir, espérant sans trop d’espoir qu’elle m’attendrait sagement.: ce fut le cas. Parfois j’imagine que Renée Vivien elle-même, trouvant cet exemplaire par hasard chez un libraire ou une lointaine connaissance, l’aurait feuilleté distraitement avant de le reposer.: il est toujours permis de rêver….!

Commentaires


  1. C'est un poème très réussi, un bel hommage à Renée Vivien qui aurait été sans doute touchée de voir que son effort pour réhabiliter la strophe sapphique n'est pas tombé dans le vide.
    J'aime particulièrement ce vers: "Les mots sous mes doigts, me désirant pour ancre". L'image est très belle, le rythme est incroyable: le désir s'élève, ou plutôt s'étire, avec beaucoup de douceur au dessus des monosyllabes. Effet de réconfort, sans bannir la sensualité. Vers-totem pour ainsi dire. Après tout, la poésie était pour Vivien un refuge.

    J'ai découvert ton blog au début du mois de janvier en me demandant ce qu'étaient devenues les filles des blogs lolita que je suivais dans mon adolescence (vers 2013-2014). Depuis, à chacun de tes nouveaux billets, je constate un peu plus que nous avons évoluées dans le même sens en terme d'esthétique. Drôle de coïncidence: je suis justement en train de finir un deuxième mémoire de recherche sur Renée Vivien et son usage de l'Antiquité, en particulier de l'Antiquité méditerranéenne.
    Heureuse aussi de retrouver la forme de tes billets, ponctués de partages musicaux. J'y étais particulièrement sensible. Ce sentiment persiste tout en m'évoquant de doux souvenirs.

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  2. C'est très nul comme poésie.

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